Les fondateurs de la Modernité

Plaçons-nous quatre siècles en arrière au moment où Galilée, au début du XVIIème siècle, développant une nouvelle conception du mouvement, réalisa les premières expériences en mécanique, en faisant rouler des billes le long d’un plan incliné. Il invente alors la notion d’expérience scientifique, produit par un dispositif ad hoc, destiné à répondre à une question spécifique posée d’un point de vue extérieur. Grâce à ce dispositif expérimental, il découvre de toutes nouvelles interprétations par l’intermédiaire du concept d’accélération. En les décrivant en langage mathématique, il énonce un des credos fondateurs de la Modernité : le livre de l’univers est écrit en langue mathématique, et, en étant un lecteur assidu des Eléments d’Euclide, ses caractères sont les triangles, les cercles et autres figures géométriques, sans lesquels moyens il est humainement impossible d’en comprendre une parole. Johannes Kepler avait ouvert la voie, une quinzaine d’années plus tôt, avec ses trois lois sur le mouvement des planètes qu’il énonça en pur langage mathématique.

Ce recouvrement de la physique par la mathématique et l’application de la géométrie à l’atomisme de Démocrite par décomposition de tout volume en une somme de volumes simples, qui permet à Galilée de calculer le mouvement d’un projectile, est un événement considérable, que les Grecs n’avaient pas abordé, bien qu’ils en aient posé les prémisses avec les pythagoriciens. Mais leurs mathématiques n’étaient pas assez développées, notamment celles du continu et des nombres irrationnels. Même s’il y a eu une maturation, Galilée constitue dans son énoncé de la mathématisation du monde, une rupture, une véritable discontinuité, dans la philosophie de la connaissance. Ce réel que va décrire complètement la physico-mathématique de Galilée est le réel que montrent ses instruments, et donc qu’ils transforment, c’est-à-dire un réel empirique. La nature se révèle mécanique pour les instruments élaborés par l’ingénieur qu’est Galilée. Ils sont ses nouveaux yeux perçants. La nature perd son caractère divin que Copernic lui avait maintenu, en faisant de la Terre un astre céleste en mouvement dans un monde sphérique et parfait, centré sur le soleil. La mécanisation géométrisée s’institue progressivement comme un nouveau dévoilement de la nature, indique le philosophe des sciences Michel Blay spécialiste des sciences des XVIIème et XVIIIème siècles.

En rendant les mathématiques seules explicatives des phénomènes naturels, et opératoires sur le réel, sur tout objet matériel étendu, Galilée fonde la puissance de la rationalité. Il inaugure l’approche quantitative de la nature alors que depuis Aristote l’approche était essentiellement qualitative et analogique, car la matière est inconnaissable par soi, dit-il dans la Métaphysique. La matière apparaît dans les phénomènes, elle y manifeste son essence et doit être accueillie comme telle par nos capacités sensibles. Pour Aristote il y a de l’analogie entre la nature et la mathématique, mais non identité. Et cette position tenait grosso modo jusqu’à Galilée. Avec son axiome d’identité entre la nature et la mathématique, fondateur de la Modernité, Galilée envoie aux oubliettes l’optique aristotélicienne purement descriptive, et met hors-jeu comme source de connaissance la perception sensible et affective par l’homme des corps matériels, y compris le corps même de l’homme, car, pour lui, la perception n’est qu’apparence et illusion.

 

René Descartes, quelques années plus tard, en mathématicien, physicien et philosophe qu’il est, renchérit en analysant les variations des qualités sensibles d’un corps, en l’occurrence un morceau de cire, et en les considérant comme inessentielles. Se concentrant sur les choses corporelles et le concept d’étendue, il dira : selon moi, tout a lieu mathématiquement, et il confèrera sa physionomie à la science moderne, à savoir l’approche physico-mathématique des particules matérielles qui constituent notre univers : il faut s’occuper des objets dont nos esprits semblent suffire à acquérir une connaissance certaine et indubitable, ceux susceptibles d’avoir une certitude égale à celle des démonstrations de l’arithmétique et de la géométrie. Ce seront les concepts de grandeur, figure, position, et mouvement. Pour Descartes, et c’est une révolution, par l’intégration du mouvement dans la mathématique pure, il y a identification entre l’espace géométrique et l’espace physique. Toute ma physique n’est autre chose que géométrie (lettre à Mersenne du 27 juillet 1638). Il écrira en français, et non en latin, son Discours, la méthode ordonnée, énergique et révolutionnaire d’utilisation de sa raison, qu’ont ignorée les mathématiciens grecs, et dont le nom mathématique est l’algèbre, provenant de l’arabe et signifiant étymologiquement restauration. Ainsi, intégrant l’arithmétique à la géométrie, Descartes approfondit la géométrie algébrique que François Viète, qui fut le premier mathématicien à noter les paramètres d’une équation par des symboles, avait fondée en 1591 dans son ouvrage Isagoge. L’abstraction algébrique, par l’utilisation de purs signes, inventa un langage de l’universel, étape fondamentale pour les mathématiques, et discrédita l’analogie qui exprimait le rapport ascendant du particulier au général. Quelques décennies après Descartes, Gottfried Wilhelm Leibniz étendra considérablement la puissance de cette méthode en inventant le calcul infinitésimal qui permettra, par la démarche analytique, de relier les parties au tout, soit les phénomènes locaux aux phénomènes globaux, grâce au calcul différentiel et intégral. Elle trouvera son expression complète en 1788 dans la Mécanique analytique de Joseph-Louis Lagrange. Au cours du XVIIIème siècle, la science est devenue algorithmique. Mais qu’est devenue la présence au monde ? s’interroge Michel Blay.

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Une réflexion sur “Les fondateurs de la Modernité

  1. Galilée donne à l’expérience un nouveau statut révolutionnaire qui va permettre le développement de la logique inductive et de l’empirisme avec Bacon, Berkeley, Hume, Condillac puis Condorcet …
    L’expérimentation ouvre le champ des possibles, du matérialisme, de l’athéisme et de la liberté. On divorce de la scolastique et des préceptes de l’Eglise et on entre de plein pied dans l’ère moderne.
    Les protestants en revanche ne rejettent pas le raisonnement inductif, ils sont plus ouverts d’esprit contre les dogmes, le libéralisme économique qui a besoin du rationalisme naîtra d’ailleurs chez eux en Angleterre. Baubérot utilisera l’appellation de christianisme profane pour parler des protestants … Intéressant tout cela !

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