D’un monde à l’autre

Un monde meurt, celui qui occupe presque tout l’espace publique, politique, médiatique ou financier. Un autre est en train de naître pulsant de créativité et de vitalité, mais quasiment sans ressource. Ces deux mondes sont fondées sur des valeurs antagonistes : la toute-puissance et la toute-maîtrise pour le premier, la relation, la fluidité, la fragilité pour le deuxième. Ils entreront en guerre si nous ne sommes pas lucides sur ce qui nous arrive. Nous serions alors responsables de catastrophes et de retards dans l’advenue d’une société redevenue vivante et joyeuse. A nous d’ouvrir grands les yeux, de choisir la vie et d’agir en conséquence.

 

Pour ne pas nous égarer dans la confusion qui se développe dans notre société, nous devons profondément changer nos habitudes de penser et nos façons de voir les réalités. C’est assurément difficile, mais si nous gardons les lunettes élaborées autrefois dans un monde qui meurt, il nous est impossible de voir les pousses lumineuses d’un monde naissant et radicalement nouveau.

Nous devons regarder les événements qui nous arrivent personnellement et collectivement ainsi que les événements du monde à travers l’idée qu’une part majeure de nos organisations actuelles, et particulièrement de nos institutions publiques, sont en train de mourir. Nous découvrirons alors  que cette analyse fonctionne et qu’elle nous rend moins désarçonnés pour interpréter les évènements les plus déstabilisants. Car il y a du jeu dans la trame de l’Histoire ; le jeu n’est joué d’avance pour personne, et pour aucun collectif.

Et surtout il y a de la fécondité à rentrer dans une dynamique positive – au sens de la vie qui pousse – en cherchant activement et avidement à repérer les multiples bourgeons de vie et de solidarité, et à les appréhender dans un même courant.

Nous verrons alors les questions qui nous accablaient comme moins dramatiques, tout simplement parce qu’elles deviendront moins centrales et donc moins importantes. Car, notre regard se concentrera alors sur ces signes innombrables de vitalité que nous commencerons à voir, à vouloir voir, et à relier entre eux. Nous expérimenterons que notre trace individuelle, notre trace singulière d’existant, celle pour laquelle notre vie lutte toute entière,  se tisse avec celles de tant d’autres et invente une histoire que l’on n’attendait pas, et qui est source de vie pour beaucoup, au cœur battant d’un nouvel humanisme de l’altérité. Notre regard ayant changé, s’étant retourné,  nous verrons le monde autrement, et en l’occurrence de façon plus joyeuse, et l’espérance nous sera redonnée.

Vis-à-vis de nos organisations actuelles, la première attitude est donc d’abord de regarder avec attention, détermination, joie et bienveillance, cette multiplicité des formes toujours nouvelles de vie qui émergent dans la société, là où les organisations en place n’y sont pour rien. Et faire en sorte qu’elles ne piétinent pas, ni par volonté destructrice et jalousie, ni même par maladresse, ces pousses  fragiles. Et si la chance s’en mêle, à partir de l’organisation où l’on se trouve, leur donner un petit coup de pouce !

La seconde est de rester complètement ouvert aux contradictions que la vie apporte chaque jour dans les organisations, sans vouloir réduire ces contradictions, ni les résoudre, mais au contraire se laisser interroger, bousculer et transformer, puis  porter courageusement ces contradictions au cœur des organisations. Il y a des sources d’inspiration dans les entreprises qui acceptent le débat critique de leurs parties prenantes, et dans les réflexions sur l’agir l’interculturel des employés et des clients de celles qui sont internationalisées. Car il faut audacieusement proposer des controverses au sein de nos organisations publiques ou privées, de façon à réveiller toutes les vitalités ouvertes, disponibles ou en attente.

La troisième est de quitter les navires anciens si ce qui précède est impossible ou trop épuisant, puis de participer,  autant qu’il est possible pour chacun, au développement ou à la naissance de nouvelles solidarités collectives. Car la nature arborescente n’est pas l’art d’accommoder les restes ; mais c’est du nouveau, tout simplement du genre nouveau (Charles Péguy). Travaillons alors à l’émergence de nouvelles dynamiques aptes à garantir une vie humaine digne pour tous, et notamment pour les plus fragiles d’entre nous, dont nous ferons chacun partie un jour ou l’autre. Ces nouvelles organisations seront basées sur une raison non aliénante et une science et une technique non asservissantes détachées de l’Etat, les sciences et les techniques étant pensées comme outils et non fins, pour garantir l’humanité de l’homme et participer à son humanisation. Cette exigence convoque la vie, l’existence et la dignité. Elle est inspirée et éclairée par une philosophie de l’advenir et de l’inattendu, là où l’art est toujours présent et risqué, là où les contradictions sont appréciées et conjuguées comme ressources créatrices fondamentales.

Olivier Frérot

 

 

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